
La pluie venait de s’éteindre sans fracas, comme si la forêt elle-même avait décidé de reprendre son souffle. Les feuilles, encore lourdes d’eau, laissaient glisser des gouttes qui tombaient sur le sol sombre avec un bruit feutré, presque intime. L’air était chargé de cette odeur profonde et vivante que seule la terre humide sait offrir, un mélange de mousse, de bois ancien et de promesses invisibles.
La Voyageuse avançait sur le sentier étroit sans réelle destination. Elle marchait depuis des heures, peut-être plus, le temps avait cessé d’être une mesure fiable depuis qu’elle avait quitté la route principale. Ses pas étaient réguliers, presque mécaniques, comme s’ils obéissaient encore à une discipline apprise longtemps auparavant. Elle portait un sac trop bien organisé pour quelqu’un qui prétendait voyager sans but, chaque objet à sa place, chaque chose utile, rationnelle, prévue.
Elle avait récemment achevé ce que l’on appelait un cycle. Les études, longues, exigeantes, jalonnées de nuits trop courtes et de lendemains trop sérieux. On l’avait félicitée. Ses parents, ses enseignants, les figures d’autorité qui avaient accompagné sa jeunesse avaient tous répété les mêmes phrases, avec cette bienveillance ferme qui ne laisse guère de place à la nuance. Elle avait bien travaillé. Elle avait fait ce qu’il fallait.
Il fallait réussir.
Il fallait prévoir.
Il fallait penser à plus tard.
Ces mots l’avaient accompagnée comme une litanie discrète, jamais agressive, toujours raisonnable. Ils s’étaient glissés dans ses choix, dans ses hésitations, dans ses renoncements aussi. Elle avait appris à différer les plaisirs simples, à choisir le nécessaire plutôt que le désirable, à regarder le présent comme un simple passage obligé vers un avenir plus sûr, plus stable, plus légitime.
Pourtant, en cet instant précis, une sensation s’imposait à elle avec une clarté presque dérangeante. Elle avait soif.
Pas une soif dramatique, pas une urgence vitale, mais une soif réelle, persistante, qui rend chaque pensée un peu plus sèche, chaque pas légèrement plus lourd. Sa gourde était vide depuis un moment déjà. Elle s’en voulait presque de cette négligence, elle qui avait toujours su anticiper, prévoir, organiser. Elle avait calculé tant de choses, pensé à tant d’avenirs possibles, et voilà qu’elle avait oublié l’essentiel, boire quand le corps le demandait.
Elle s’arrêta un instant, leva les yeux vers la canopée. La lumière filtrait entre les branches avec une douceur inattendue, dessinant sur le sol des motifs mouvants, comme une écriture ancienne que la forêt seule savait encore lire. Un sentiment étrange l’envahit, une impression diffuse d’être arrivée quelque part sans l’avoir décidé.
C’est alors qu’elle aperçut la vieille cabane.
Elle n’était pas dissimulée, ni particulièrement visible. Une petite construction de bois sombre, presque fondue dans le paysage, comme si elle avait poussé là naturellement, au même titre qu’un chêne ou qu’un rocher couvert de lichen. Une enseigne simple oscillait légèrement au-dessus de la porte, grinçant doucement dans l’air encore humide. On pouvait y lire, gravé à la main, sans fioriture inutile : Salon de thé.
La Voyageuse resta immobile un long moment. Elle n’avait aucun souvenir d’avoir vu ce lieu auparavant, et pourtant il ne lui semblait pas incongru. Ce n’était pas une surprise, plutôt une évidence tardive, comme si le chemin l’y avait menée depuis le début sans qu’elle s’en rende compte. Elle hésita, par habitude plus que par méfiance. Entrer impliquait de s’arrêter, de suspendre le mouvement, d’accepter une parenthèse non prévue.
La soif trancha pour elle.
Lorsqu’elle poussa la porte, un petit carillon tinta, un son clair et discret qui sembla se dissoudre aussitôt dans l’air chaud de l’intérieur. Le contraste la saisit immédiatement. Ici, tout semblait ralentir. Le bois des murs était ancien, poli par le temps et les passages répétés. Des étagères couraient le long des parois, chargées de fioles de tailles et de couleurs variées, certaines remplies de liquides ambrés, d’autres de poudres fines ou de feuilles séchées. L’odeur qui flottait dans la pièce était profonde, complexe, mêlant herbes, épices, miel et quelque chose d’indéfinissable, presque familier.
Un feu discret crépitait dans un foyer de pierre. Une horloge, accrochée un peu de travers, égrenait les secondes avec une lenteur presque insolente, comme si le temps lui-même avait décidé de prendre ses aises.
Derrière le comptoir se tenait un homme.
Il ne semblait ni surpris de la voir entrer, ni pressé de l’accueillir. Ses cheveux mêlaient le gris et le châtain, tombant librement sur ses épaules. Sa barbe était entretenue sans être soignée à l’excès, et son regard, lorsqu’il se posa sur elle, ne la traversa pas comme le font souvent les regards distraits. Il s’attarda, non pas de manière intrusive, mais attentive, comme s’il prenait le temps de vraiment la voir.
— Bonjour, dit-il simplement.
Sa voix était calme, posée, sans cette intonation commerciale qu’elle connaissait trop bien. Elle répondit par un salut un peu hésitant, soudain consciente de la boue sur ses chaussures, de la fatigue sur son visage.
— Je… j’avais soif, expliqua-t-elle, presque comme une excuse.
L’homme esquissa un léger sourire, à peine perceptible.
— C’est souvent ainsi que l’on arrive ici.
Elle fronça légèrement les sourcils, sans relever. Elle s’installa sur un banc près du comptoir, posa son sac à ses pieds. Le bois était chaud, rassurant. Elle sentit ses épaules se détendre sans qu’elle ne l’ait décidé.
— De l’eau, ou une infusion, proposa l’homme.
Elle hésita une seconde. L’eau aurait été le choix raisonnable, fonctionnel. L’infusion, elle, impliquait autre chose, un temps d’attente, une curiosité inutile.
— Une infusion, dit-elle finalement.
L’homme hocha la tête et se retourna vers les étagères. Ses gestes étaient lents, précis, presque cérémonieux. Chaque mouvement semblait avoir sa raison d’être, comme si rien ici n’était fait à la hâte. La Voyageuse l’observa en silence, sentant quelque chose en elle se fissurer doucement, une tension ancienne, invisible, qu’elle portait depuis si longtemps qu’elle l’avait confondue avec sa nature.
Elle ne savait pas encore que cette simple décision, entrer pour étancher une soif banale, marquerait le début d’un dialogue qui viendrait ébranler bien plus que ses projets. Pour l’instant, elle regardait la vapeur s’élever de la tasse que l’homme déposait devant elle, et une pensée fugace traversa son esprit, légère et troublante à la fois.
Et si, pour une fois, rien n’était à prévoir ?
La tasse fumait doucement entre ses mains. Clara n’avait pas encore bu. Elle observait la danse lente de la vapeur, la façon dont elle se dissipait dans l’air chaud du salon, comme si elle hésitait à quitter cet espace protégé. Le parfum de l’infusion était discret, sans promesse tapageuse, et pourtant il éveillait quelque chose en elle, un souvenir flou de soirées d’hiver, de plantes séchées suspendues dans une cuisine ancienne, d’un temps où l’on prenait encore le temps de laisser infuser.
— Vous pouvez boire, dit l’homme derrière le comptoir. Ici, rien ne se presse.
Elle esquissa un sourire presque gêné et porta enfin la tasse à ses lèvres. La première gorgée fut simple, honnête, sans surprise spectaculaire. Puis vinrent les nuances, une douceur herbacée, une légère amertume en fin de bouche, quelque chose de chaud qui descendait lentement et s’installait. Elle se rendit compte qu’elle respirait plus profondément.
— C’est bon, murmura-t-elle, comme si elle parlait autant à elle-même qu’à lui.
Il inclina légèrement la tête, acceptant le compliment sans s’y attarder. Elle le regarda à nouveau, plus attentivement cette fois. Il ne portait aucun signe distinctif de ce que l’on imaginait être un mage. Pas de robe flamboyante, pas de symbole ostentatoire. Des vêtements simples, fonctionnels, patinés par le temps. Seuls ses yeux, d’un gris changeant, semblaient contenir quelque chose de plus vaste, une profondeur qui ne cherchait pas à impressionner.
— Vous tenez ce lieu depuis longtemps ? demanda-t-elle, brisant le silence.
— Depuis assez longtemps pour savoir que ceux qui entrent ici ne le font jamais tout à fait par hasard, répondit-il.
Elle laissa échapper un petit rire, incrédule.
— J’avais juste soif.
— Bien sûr, répondit-il sans la contredire. La soif est une excellente raison.
Il s’approcha légèrement du comptoir, posa ses mains à plat sur le bois. Elle remarqua ses doigts, marqués par le travail, par les plantes, par le feu peut-être. Des mains qui avaient fait, patienté, raté et recommencé.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle soudain.
Il la regarda un instant, comme si la question était moins anodine qu’elle n’y paraissait.
— Merlin.
Le nom résonna étrangement dans l’air du salon. Clara sentit un sourire lui monter aux lèvres avant même qu’elle ne puisse le retenir.
— Merlin, répéta-t-elle. Comme…
— Comme celui des histoires, oui.
Elle haussa les épaules, amusée, sans chercher à masquer son scepticisme.
— Vous ne me ferez pas croire que…
— Je ne cherche pas à vous faire croire quoi que ce soit, la coupa-t-il doucement. Les noms sont parfois de simples étiquettes. L’important n’est pas ce qu’ils évoquent, mais ce que l’on en fait.
Elle acquiesça, pensive, puis, après une courte hésitation :
— Je m’appelle Clara.
Il hocha la tête, et cette fois, son sourire fut un peu plus marqué, comme s’il accueillait ce prénom avec un respect particulier.
— Enchanté, Clara.
Le silence retomba entre eux, mais ce n’était plus un silence inconfortable. Il était dense, habité, presque complice. Clara se rendit compte qu’elle n’avait pas consulté l’heure depuis qu’elle était entrée. Une part d’elle s’en étonnait, une autre s’en réjouissait.
— Vous recevez souvent des voyageurs ? demanda-t-elle enfin.
— Ceux qui marchent beaucoup, oui. Ceux qui pensent beaucoup aussi, parfois.
Elle sourit faiblement.
— Je fais partie de la seconde catégorie, je crois.
— C’est souvent plus fatigant que la première, observa Merlin.
Elle laissa échapper un souffle, mi-rire, mi-soupir. Cette remarque simple venait de toucher quelque chose de juste. Elle posa la tasse devant elle, ses doigts encore chauds contre la céramique.
— Je viens de terminer mes études, dit-elle sans préméditation, comme si les mots avaient trouvé leur chemin seuls. Et maintenant… il faut décider.
Merlin l’écoutait sans l’interrompre. Il ne hochait pas la tête, ne ponctuait pas de petits sons d’approbation. Il était là, simplement, entièrement présent.
— On m’a toujours dit que c’était le moment le plus important, poursuivit-elle. Trouver un bon métier, assurer l’avenir, ne pas se tromper. Il faut être raisonnable, penser aux enfants que j’aurai peut-être, à la retraite, à la sécurité.
Elle s’arrêta, surprise par la densité de ce qu’elle venait de dire. Ces phrases, elle les connaissait par cœur. Elle les avait répétées tant de fois qu’elles semblaient évidentes, indiscutables. Pourtant, les prononcer ici, dans ce salon hors du temps, leur donnait une résonance étrange, presque fragile.
— Et qu’en pensez-vous ? demanda Merlin doucement.
Clara resta silencieuse. Personne ne lui avait jamais posé la question ainsi. On lui avait dit ce qu’il fallait faire, ce qu’il valait mieux éviter, ce qui était prudent. On ne lui avait jamais vraiment demandé ce qu’elle en pensait.
— Je… je ne sais pas, admit-elle enfin. Je suppose que c’est normal.
Merlin se redressa légèrement, prit une autre tasse, y versa de l’eau chaude, sans y ajouter la moindre herbe.
— L’eau seule a parfois beaucoup à dire, dit-il.
Clara le regarda, intriguée, sans encore comprendre que la conversation venait de s’engager sur un terrain bien plus profond qu’elle ne l’imaginait.
Merlin posa la tasse d’eau claire devant Clara sans commentaire supplémentaire. Le geste était simple, presque anodin, et pourtant il portait une intention qui lui échappa d’abord. L’eau ne fumait presque pas. Elle ne sentait rien. Elle n’offrait aucune promesse immédiate, aucun réconfort aromatique. Clara la regarda avec une légère perplexité, puis leva les yeux vers lui.
— C’est… juste de l’eau, constata-t-elle.
— Oui, répondit Merlin. Et pourtant, sans elle, aucune infusion n’existerait.
Il se rassit derrière le comptoir, mais sans reprendre cette posture de distance que prennent ceux qui servent. Il était là comme on s’installe pour écouter une histoire que l’on connaît déjà, mais que l’on accepte d’entendre une fois encore. Clara porta la tasse à ses lèvres. L’eau était tiède, presque neutre, et cela la surprit davantage que si elle avait été glacée ou brûlante. Elle eut l’impression étrange de sentir son propre corps, sa bouche, sa gorge, sans distraction.
— Vous parliez de choses normales, reprit Merlin après un silence. De ce que l’on enseigne très tôt. Bien travailler. Prévoir. Sécuriser. Ce sont des mots que l’on confie aux enfants comme on leur confierait une carte, en leur disant qu’elle mène au bon endroit.
Clara hocha lentement la tête. Elle se revit, enfant, assise à une table trop grande pour elle, ses pieds ne touchant pas le sol, son cahier bien ouvert. Les encouragements polis quand les notes étaient bonnes, les silences lourds quand elles l’étaient moins. Rien de violent, rien de cruel. Juste une ligne à suivre.
— On ne m’a jamais dit que c’était mauvais, murmura-t-elle. Au contraire. On me disait que c’était pour mon bien.
— Et cela l’était, dit Merlin sans hésiter. Du moins en partie.
Il se leva, alla chercher une petite boîte en bois sur une étagère basse. Il l’ouvrit devant elle. À l’intérieur, plusieurs graines reposaient sur un tissu sombre, toutes différentes, certaines rondes, d’autres allongées, certaines ternes, d’autres brillantes.
— Si vous dites à une graine qu’elle doit devenir un arbre solide, elle ne vous contredira pas. Si vous lui dites qu’elle devra un jour donner de l’ombre, nourrir des oiseaux, résister aux tempêtes, elle fera de son mieux. Mais si vous oubliez de lui laisser le temps de sentir la terre, l’eau, la lumière, elle ne deviendra rien de tout cela.
Clara sentit quelque chose se resserrer en elle, une tension discrète, familière. Elle posa la tasse, joignit ses mains autour d’elle.
— Vous voulez dire que… on nous apprend trop tôt à penser loin ?
— Je veux dire que l’on confond souvent la préparation avec la vie elle-même.
Il referma la boîte et la reposa à sa place. Le feu crépita doucement, comme pour ponctuer la phrase. Clara fixa les flammes un moment, fascinée par leur mouvement imprévisible.
— Quand j’étais étudiante, dit-elle lentement, je repoussais toujours certaines choses. Voyager, prendre le temps, m’offrir un bon repas sans regarder le prix. Je me disais plus tard. Quand j’aurai un vrai salaire. Quand je serai installée.
Elle marqua une pause, puis sourit tristement.
— Et maintenant que j’y suis presque, on me parle déjà d’économies, de placements, de retraite. Comme si le plus tard s’éloignait toujours un peu plus.
Merlin la regarda avec une douceur qui n’était ni compassion ni pitié. Plutôt une reconnaissance silencieuse.
— Il y a une chose étrange avec le plus tard, dit-il. Il a tendance à se déguiser. Il se présente comme une promesse, mais il se comporte souvent comme un prétexte.
Ces mots restèrent suspendus dans l’air. Clara les laissa résonner en elle. Elle pensa aux repas choisis par habitude plutôt que par envie, aux soirées écourtées pour être efficace le lendemain, aux plaisirs simples toujours remis à une version future d’elle-même, plus légitime, plus autorisée à vivre.
— Pourtant, reprit-elle, si on ne prévoit rien, si on ne fait attention à rien, on peut se retrouver démuni. Malade. Dépendant.
Merlin acquiesça lentement.
— Bien sûr. La sagesse n’est pas l’imprudence. Mais il y a une différence entre préparer un abri et passer sa vie à le consolider sans jamais en sortir.
Il se pencha légèrement vers elle.
— Dites-moi, Clara. Quand avez-vous mangé un dessert pour la dernière fois sans vous demander si c’était raisonnable ?
La question la prit de court. Elle chercha dans sa mémoire, d’abord sérieusement, puis avec un léger rire embarrassé.
— Je… je ne sais pas. Peut-être il y a quelques semaines. J’hésite toujours. Le sucre, les calories, le reste.
— Et quand avez-vous goûté un fruit mûr en vous disant simplement qu’il était bon ?
Elle ouvrit la bouche, la referma. Cette fois, aucun souvenir précis ne vint.
Un silence s’installa, plus profond que les précédents. Il n’était pas accusateur. Il était révélateur. Clara sentit une émotion diffuse monter en elle, quelque chose entre la nostalgie et une forme de chagrin doux, celui que l’on ressent quand on comprend que l’on est passé à côté de petites choses sans même s’en apercevoir.
— Beaucoup découvrent cela plus tard, dit Merlin. Quand le médecin commence à parler de restrictions. Moins de ceci. Plus de cela. Quand le corps rappelle que le temps n’est pas une réserve infinie.
Il ne la regardait pas directement en disant cela. Il observait une fiole posée près du feu, dans laquelle une herbe flottait lentement.
— Certains ont tout bien fait, ajouta-t-il. Ils ont travaillé, économisé, prévu. Et quand vient enfin le moment de profiter, ils n’en ont plus vraiment le goût. Ou plus le droit.
Clara sentit ses yeux la piquer légèrement. Elle détourna le regard, gênée par cette émotion soudaine.
— Alors… qu’est-ce qu’il faudrait faire ? demanda-t-elle à voix basse.
Merlin sourit à peine.
— Voilà une autre chose que l’on apprend trop tôt, Clara. Chercher ce qu’il faudrait faire, plutôt que sentir ce qui est juste, ici, maintenant.
Il se leva de nouveau, prit une petite assiette et y déposa quelque chose qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là. Un simple carré de chocolat sombre, posé sans cérémonie.
— Mangez, dit-il.
Elle le regarda, surprise, presque amusée.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Elle hésita une seconde, puis obéit. Le chocolat fondit lentement sur sa langue, amer et riche, profondément présent. Elle ferma les yeux sans même s’en rendre compte. Une chaleur douce se répandit en elle, et avec elle, un sentiment oublié, celui de ne rien calculer.
Quand elle rouvrit les yeux, Merlin la regardait toujours, sans triomphe, sans attente.
— La vie ne demande pas que l’on abandonne toute prudence, dit-il doucement. Elle demande que l’on n’oublie pas de la goûter avant qu’elle ne refroidisse.
Clara inspira profondément. Pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait plus l’impression d’être en retard sur quelque chose.
Le chocolat avait laissé sur la langue de Clara une trace persistante, une amertume douce qui refusait de disparaître trop vite. Elle passa lentement sa langue sur ses lèvres, comme pour s’assurer que ce goût était bien réel, qu’il n’appartenait pas à une illusion de l’instant. Elle se rendit compte qu’elle souriait, un sourire discret, presque timide, celui que l’on esquisse quand quelque chose en soi se détend sans prévenir.
— C’est idiot, dit-elle après un moment. Ce n’est qu’un carré de chocolat.
Merlin haussa légèrement les épaules.
— Souvent, ce sont les choses que l’on qualifie d’idiotes qui nous rappellent que nous sommes vivants.
Elle laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire étouffé. Puis son regard se perdit à nouveau dans la pièce, comme si elle la découvrait réellement pour la première fois. Les fioles sur les étagères n’étaient pas alignées de manière parfaite. Certaines semblaient avoir été déplacées mille fois, d’autres étaient couvertes d’une fine poussière dorée. Rien n’était figé, tout semblait en mouvement lent, à l’image de la forêt dehors.
— Vous savez, reprit-elle, quand j’étais enfant, on me disait souvent que j’aurais tout le temps plus tard. Plus tard pour m’amuser. Plus tard pour me reposer. Plus tard pour faire ce que j’aimais vraiment. Il fallait d’abord travailler, être sérieuse, mériter.
Elle serra ses mains autour de la tasse vide, comme pour y trouver une chaleur résiduelle.
— Et j’ai grandi avec cette idée que le plaisir était une récompense. Quelque chose qui se gagne. Pas quelque chose qui se vit.
Merlin resta silencieux. Il ne la coupa pas, ne la guida pas. Il savait que certaines phrases avaient besoin d’être prononcées entièrement pour révéler leur poids. Clara inspira profondément avant de continuer.
— Aujourd’hui encore, quand je m’accorde un moment pour moi, j’ai cette petite voix. Celle qui me dit que je pourrais faire quelque chose de plus utile. De plus rentable. Comme si le simple fait d’être là, à ne rien produire, était une faute.
Merlin hocha lentement la tête.
— Cette voix, dit-il, beaucoup la confondent avec la sagesse. En réalité, elle est souvent le souvenir d’une peur ancienne, transmise sans malveillance.
Il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, écarta légèrement le rideau. La lumière de l’après-midi entrait maintenant plus franchement, faisant danser des poussières invisibles dans l’air.
— On a longtemps cru que la vie était quelque chose qu’il fallait mériter, poursuivit-il. Comme si naître ne suffisait pas. Comme s’il fallait prouver en permanence que l’on avait le droit d’être là.
Clara sentit ces mots résonner profondément. Elle pensa à toutes les fois où elle s’était excusée d’exister un peu trop fort, de rire un peu trop longtemps, de vouloir autre chose que ce qui était raisonnable.
— Et vous, Merlin, demanda-t-elle après un silence, avez-vous toujours pensé ainsi ?
Il sourit, mais ce sourire-là était différent. Moins léger. Plus ancien.
— Non. J’ai appris comme les autres. J’ai obéi, prévu, différé. J’ai cru que le bonheur était une destination, pas un compagnon de route.
Il se tourna vers elle.
— Puis j’ai vu des voyageurs revenir, encore et encore. Des hommes, des femmes, qui avaient tout bien fait. Ils entraient ici fatigués, parfois amers. Ils parlaient de leur retraite toute neuve, de leur maison enfin payée, et de cette étrange sensation de vide. Le corps commençait à dire non. Le médecin aussi. Plus de sucre. Moins de gras. Attention au sel. Comme si la vie, qu’ils avaient patiemment mise de côté, leur présentait soudain l’addition.
Clara sentit un frisson la parcourir. Elle connaissait déjà ces discours. Elle les avait entendus autour d’elle, chez des proches, des collègues plus âgés. Elle les avait écoutés avec une distance rassurante, comme si cela ne la concernait pas encore.
— Ils disaient souvent la même chose, continua Merlin. Pas avec des mots grandioses. Des phrases simples. J’aurais dû. J’aurais aimé. Si j’avais su.
Il revint s’asseoir derrière le comptoir, croisa les mains.
— Ce ne sont pas des regrets spectaculaires. Ce sont des regrets discrets. Ceux d’avoir choisi le plat le moins cher trop souvent. D’avoir remis les voyages à plus tard. D’avoir cru que la vie attendrait sagement qu’ils aient fini de se préparer.
Clara baissa les yeux. Une image s’imposa à elle, presque malgré elle. Elle se vit, plus âgée, assise à une table semblable à celle-ci, racontant à quelqu’un de plus jeune ce qu’elle n’avait pas osé vivre. Cette vision la serra doucement, sans violence, mais avec une clarté troublante.
— Alors que faire ? murmura-t-elle. Comment ne pas tomber dans l’excès inverse ?
Merlin posa sa main à plat sur le bois, comme pour ancrer ses paroles.
— Il ne s’agit pas de brûler ses réserves ni de mépriser l’avenir. Il s’agit de ne pas lui sacrifier le présent. De ne pas faire de chaque instant un simple moyen en vue d’autre chose.
Il désigna la tasse, l’assiette vide, la fenêtre ouverte sur la forêt.
— Boire quand on a soif. Manger ce qui est bon quand on en a le droit. Dire oui parfois, même si ce n’est pas optimal. La vie n’est pas un problème à résoudre, Clara. C’est une expérience à habiter.
Elle ferma les yeux un instant. Quelque chose se déposait en elle, lentement, comme une évidence que l’on a longtemps évitée par peur de ce qu’elle implique.
— Vous savez, dit-elle enfin, je crois que c’est la première fois que je m’arrête vraiment sans culpabiliser.
Merlin lui rendit son regard, serein.
— Alors votre soif vous a bien guidée.
Dehors, un oiseau se posa sur la branche la plus proche de la fenêtre. Clara le regarda, fascinée par la simplicité de sa présence. Il était là. Rien de plus. Rien de moins.
Et pour la première fois depuis longtemps, cela lui sembla suffisant.
Clara resta encore un moment silencieuse, comme si elle craignait que le simple fait de parler ne dissipe ce qui venait de s’installer en elle. Le salon de thé semblait respirer à son rythme désormais, chaque craquement du bois, chaque soupir du feu venant souligner cette pause rare où l’on ne cherche plus à remplir le vide. Elle se leva enfin, lentement, et s’approcha de la fenêtre à son tour. La forêt offrait ses verts profonds, lavés par la pluie, et cette évidence tranquille lui donna l’impression troublante que rien, dehors, ne cherchait à devenir autre chose que ce qu’il était déjà.
— C’est étrange, dit-elle sans se retourner. J’ai l’impression d’avoir toujours couru après quelque chose d’invisible. Un moment parfait, une version idéale de moi-même, plus tard, toujours plus tard. Et là… je ne manque de rien.
Merlin la regarda, attentif à cette phrase qui n’appelait pas de réponse immédiate. Il savait que certaines réalisations avaient besoin de se dire à voix haute pour devenir vraies. Clara posa son front contre la vitre fraîche, ferma les yeux un instant, puis se retourna.
— Est-ce que ça dure ? demanda-t-elle. Ce sentiment. Ou est-ce que je vais sortir d’ici et tout recommencer comme avant ?
Merlin sourit doucement, sans ironie.
— Il n’y a pas de potion pour cela, Clara. Pas de fiole qui garantisse que l’on se souviendra toujours. Le monde extérieur est très doué pour nous rappeler ce qu’il faut faire, ce qu’il faudrait être. Mais ce que vous venez de ressentir ne disparaît pas vraiment. Il attend. Il se manifeste chaque fois que vous choisissez d’écouter un peu plus le vivant que le raisonnable.
Il se leva et alla chercher une petite fiole transparente, presque vide. À l’intérieur, une goutte à peine visible accrochait la lumière.
— Ceci, dit-il en la posant sur le comptoir, ne contient rien de magique au sens où on l’entend dans les histoires. C’est simplement de l’eau de source, prélevée un matin où la forêt était particulièrement silencieuse.
Clara fronça les sourcils, intriguée.
— Alors pourquoi me la montrer ?
— Parce que beaucoup repartent d’ici avec l’idée qu’il leur manque quelque chose. Une recette, un secret, une règle à suivre. En réalité, ce qu’ils cherchent est déjà là. Cette goutte n’est pas là pour être bue. Elle est là pour être regardée. Pour se souvenir que parfois, une seule chose suffit.
Clara observa la fiole longuement. La goutte semblait suspendue hors du temps, fragile et obstinée à la fois. Elle sentit une émotion douce lui monter à la gorge, un mélange de gratitude et de mélancolie.
— J’ai passé tant de temps à accumuler, dit-elle. Des diplômes, des compétences, des preuves que je faisais bien. Et je n’ai jamais appris à savourer.
— On ne l’enseigne pas beaucoup, répondit Merlin. Savourer n’est pas rentable. Cela ne se mesure pas facilement.
Il y eut un silence, puis Clara éclata d’un rire léger, presque surpris d’elle-même.
— Si je raconte ça à mes amis, ils vont dire que j’ai rencontré un illuminé dans un salon de thé perdu au milieu de la forêt.
— Ils auront peut-être raison, répondit Merlin avec un clin d’œil discret. Mais les illuminés posent parfois de bonnes questions.
Elle remit son sac sur son épaule. Ce geste, pourtant familier, n’avait plus la même lourdeur. Avant de se diriger vers la porte, elle se retourna une dernière fois.
— Je ne sais pas encore ce que je vais faire de ma vie, dit-elle honnêtement. Mais je crois que je sais un peu mieux comment je veux la vivre.
Merlin inclina légèrement la tête.
— C’est un très bon début.
Quand Clara franchit le seuil, le carillon tinta à nouveau, clair et léger. L’air frais de la forêt l’enveloppa immédiatement. Le sentier l’attendait, inchangé, et pourtant tout lui semblait différent. Elle fit quelques pas, puis s’arrêta, sortit de son sac un petit carnet qu’elle n’avait presque jamais utilisé. Elle y écrivit une seule phrase, sans réfléchir, comme on grave une promesse simple.
Ne pas remettre la vie à plus tard.
Elle rangea le carnet, inspira profondément, et reprit sa marche. Derrière elle, le salon de thé se fondait déjà dans les ombres de la forêt, comme s’il n’avait jamais été là. Mais Clara savait désormais que certaines rencontres n’ont pas besoin de durer pour transformer un chemin. Elles s’infusent lentement, silencieusement, et continuent d’agir bien après que la tasse est vide.
—
Alors, Voyageur…
toi qui viens de refermer ces pages sans vraiment t’en rendre compte, dis-moi, as-tu seulement respiré entre deux paragraphes ? As-tu senti ta nuque se détendre, ton souffle s’allonger, cette petite chaleur familière naître quelque part entre la poitrine et le ventre, là où les histoires cessent d’être des mots pour devenir des expériences ?
Peut-être lisais-tu vite. Peut-être cherchais-tu une idée, un sens, une leçon à emporter, comme on glisse un objet utile dans sa poche avant de repartir. Et pourtant, si tu es encore là, c’est sans doute que quelque chose a insisté. Une lenteur retrouvée. Une soif discrète. Une envie simple, presque enfantine, que l’on oublie trop souvent d’écouter.
Ici, dans l’univers des potions de Merlin, rien n’est pressé. Les infusions ne sont pas des promesses criardes ni des remèdes miracles. Ce sont des invitations. À t’arrêter. À poser la tasse entre tes mains. À regarder la vapeur monter comme un fil fragile entre toi et l’instant présent. À goûter sans calculer. À savourer sans justification.
Boire une potion, ce n’est pas chercher à devenir quelqu’un d’autre. C’est accepter, pour quelques gorgées, d’être pleinement toi. Ni plus tard. Ni mieux. Maintenant.
Alors peut-être que, quand tu quitteras ces lignes, tu feras comme Clara. Tu ne changeras pas tout. Tu ne renverseras pas ta vie. Tu iras simplement te préparer une infusion. Une vraie. Tu la laisseras infuser un peu plus longtemps que d’habitude. Tu t’assiéras. Tu boiras lentement. Et, sans bruit, tu te rappelleras que la vie n’attend pas la retraite pour être goûtée.
Merlin et sa Fée
Il était un temps où la Terre respirait au rythme du chant des peuples invisibles.
Sur les sentiers de Brocéliande, là où la brume s’attarde comme un vieux souvenir, certains savent encore percevoir ce que l’Histoire a cru éteindre. Les Hommes, dans leur aveuglement, ont altéré et façonné ce monde à leur image, oubliant l’harmonie qui y régnait autrefois, mais à l’ombre de leurs pas résonne encore l’écho d’autres présences. Elfes, fées, korrigans… ces êtres magiques ont appris à se fondre dans le silence, dissimulés sous l’écorce d’un arbre, derrière un menhir ou une racine. Ce que le regard n’aperçoit plus, le cœur de l’enfant le devine encore.
Aujourd'hui, ce sont les breuvages qui chuchotent à qui sait tendre l'oreille. Chaque gorgée devient un pont tendu entre ce monde et celui que les yeux oublient. On dit que ces potions ne sont pas de simples infusions, mais des reliques d’un temps où l’harmonie liait l’homme à la nature. Dans chaque tasse, il y a un secret, une promesse, celle de renouer avec le Petit Peuple qui se cache encore sous nos pieds, à la frontière de l’invisible.
Je suis Merlin, ou Merzhin en langue bretonne. Des années en arrière, lorsque la forêt était encore plus dense que la mémoire, j’ai rencontré une fée, fragile et blessée par la cruauté des hommes. Ensemble, dans l'intimité des clairières et autour de potions aux parfums enivrants, nous avons guéri nos cœurs et partagé des récits d'antan. Ses breuvages portaient en eux des secrets oubliés.
De ces instants sont nées "Les Potions de Merlin." Plus que de simples boissons, elles sont des portes vers un univers que la raison n’ose plus explorer. Chaque composition raconte une histoire, capture l'essence d'une légende et murmure une vérité cachée. Aujourd'hui, je t’invite, voyageur, à écouter ces récits. Installe-toi. Respire. Laisse-toi emporter.
Le monde moderne ne croit plus en la magie, mais peut-être sauras-tu, toi, retrouver cet émerveillement, ne serait-ce qu’un instant. Car au fond de ta tasse, quelque part entre la première et la dernière gorgée, se cache l'âme d'une fée.
Merlin
À l'orée des grands chênes et des brumes éternelles, une maison de bois respire au rythme de la forêt.
Au cœur du Morbihan, là où la forêt se fait refuge, nous avons ancré notre existence dans une maison de bois, abritée sous les chênes. C’est ici, à l’orée des légendes, que notre petite entreprise familiale a pris racine, nourrie par l’âme bretonne qui imprègne nos cœurs. La Bretagne n’est pas simplement la terre que nous habitons ; elle est un souffle, une mémoire, une âme ancienne qui résonne en nous.
Ce n’est pas un hasard si les mystères de cette région se sont révélés à nous. Autour d’une tasse de chocolat fumant, d’une infusion rare, ou d’un thé dont les notes rappellent des temps oubliés, la légende est venue à nous. Elle s’est glissée dans les paroles d’un conteur, s’est murmurée dans la confidence d’un ami connaissant des sentiers cachés. Peu à peu, elle a pris forme, nous entraînant dans une quête silencieuse, à la recherche de notre propre Graal : un lien intime avec le "Petit Peuple", ces gardiens invisibles des secrets de Brocéliande.
Convaincus que la vraie richesse réside dans le partage, en 2022, nous avons fait le choix de dédier notre passion à la découverte et à la transmission de breuvages d’exception. Chaque gorgée que nous offrons est une invitation à renouer avec un monde ancien, celui où la terre et l’homme respiraient en harmonie, où les légendes faisaient vibrer les cœur.