
Entre deux mondes
Il arriva sur la place de l’église presque en roue libre. Le moteur électrique de sa voiture de luxe, d’ordinaire si silencieux et docile, venait de perdre de sa superbe, une faiblesse sourde, un avertissement discret puis brutal. L’ordinateur de bord clignota, hésita, puis afficha sans vergogne un voyant rouge, maintenance requise, comme une sentence tombée sans appel. Il eut tout juste le temps de se garer de travers, les pneus mordant maladroitement les pavés luisants de pluie, avant que la voiture ne s’éteigne dans un soupir électronique.
Autour de lui, le centre-bourg semblait figé hors du temps. Des maisons aux pierres apparentes, patinées par des siècles de vent et d’averses, se faisaient face dans un silence presque religieux. Les volets étaient clos, les portes verrouillées, et la pluie glissait le long des façades comme une lente litanie. C’était un lundi après-midi d’hiver, de ceux où le monde paraît retenir son souffle, et le village avait des allures de décor abandonné, un coin paumé oublié par la modernité qu’il incarnait si fièrement.
Il sortit de la voiture avec une violence contenue, claquant la portière plus fort que nécessaire. Son costume sombre, taillé sur mesure, était déjà moucheté de gouttes, la laine lourde d’humidité. Il jeta un regard furieux à sa montre. Il avait rendez-vous avec un homme d’affaires, un de ces rendez-vous qui comptent, qui se chiffrent en contrats et en zéros alignés, et le temps filait. Être en panne ici, maintenant, relevait de l’insulte personnelle.
Un éclat de rire le fit se retourner. Deux enfants, emmitouflés dans des manteaux trop grands, jouaient sur la place. Chacun brandissait une baguette de bois grossière, ramassée sans doute dans quelque haie voisine. Ils se lançaient des sorts imaginaires, criaient des formules approximatives, riaient à gorge déployée, totalement imperméables à la pluie et au monde réel. Des sorciers en herbe, nourris aux histoires de magie et de mondes cachés.
Il grimaça.
— Formidable… marmonna-t-il.
Il sortit son téléphone, le déverrouilla d’un geste sec. Aucun réseau. Il leva l’appareil, tourna sur lui-même, fit quelques pas, recommença. Toujours rien. Pas une barre. La colère monta, rapide, brûlante.
— Mais quel coin paumé de bouseux… lâcha-t-il à voix haute.
Dans un accès de rage, il donna un coup de pied dans le pneu avant. La douleur remonta aussitôt le long de sa jambe, mais ce furent surtout les enfants qui en subirent l’effet. Ils s’arrêtèrent net, leurs baguettes suspendues dans l’air, le regardant avec une stupeur mêlée de crainte. Après une seconde d’hésitation, ils s’éloignèrent un peu, reprenant leur jeu à voix plus basse, comme si l’homme faisait désormais partie des dangers du lieu.
Il suivit leur regard et aperçut alors l’unique enseigne encore vivante sur la place. Une planche de bois sculptée, légèrement de travers, qui grinçait doucement sous la pluie. Dessus, des lettres peintes à la main annonçaient : Les Potions de Merlin.
Il eut un ricanement.
— Évidemment…
Tout était fermé, absolument tout, sauf ce salon de thé improbable, sorti d’un autre âge. Il n’avait pas le choix. Il traversa la place en courant, la pluie redoublant d’intensité, et poussa la porte. Une clochette tinta, claire et presque joyeuse, en total décalage avec son humeur.
À l’intérieur, la chaleur le surprit. Une chaleur douce, enveloppante, chargée d’odeurs de bois, d’épices et d’infusion. Derrière le comptoir se tenait un homme à la tenue étrange, hors du temps, qui leva vers lui un regard lumineux et bienveillant. Ses cheveux blancs encadraient un visage serein, et dans sa main, il nettoyait tranquillement une vieille pipe, comme si rien, absolument rien, ne pouvait le presser.
— Vous avez un téléphone qui marche ? lança l’homme sans préambule. Il n’y a pas de réseau dans ce trou. J’ai besoin d’appeler mon assurance.
L’étrange serveur ne sembla pas s’offusquer. Il sourit simplement et, sans un mot, lui tendit un téléphone qui paraissait avoir traversé les âges. Un combiné lourd, patiné par le temps, relié par un fil torsadé.
L’homme soupira, attrapa l’appareil et composa le numéro. Une musique d’attente se mit à jouer, grinçante et répétitive. Il leva les yeux, contraint d’observer les lieux. Des figurines de chevaliers, de dragons, de fées et de créatures indéfinissables peuplaient les étagères. Des livres aux reliures épaisses, des fioles colorées, des objets manifestement inutiles. Tout respirait un imaginaire qu’il méprisait.
— Foutus rêveurs… marmonna-t-il. Ils verront bien que le monde n’a rien de magique.
Dehors, les enfants riaient à nouveau. La pluie tambourinait contre les vitres. Son costume était trempé, le froid commençait à s’insinuer.
— Une infusion, proposa calmement l’homme derrière le comptoir. Pour te réchauffer.
Il allait refuser, quand la musique d’attente continua, interminable. Personne ne répondait. Il soupira, vaincu par l’instant plus que par l’envie, et acquiesça d’un geste agacé.
La tasse fut posée devant lui. La vapeur s’éleva lentement, parfumée, presque vivante. Il porta le breuvage à ses lèvres, toujours fulminant, toujours ancré dans son irritation… et prit sa première gorgée.
Et sans qu’il ne puisse encore le nommer, quelque chose, très légèrement, commença à se déplacer en lui.
La chaleur de la boisson descendit dans sa gorge avec une lenteur inattendue. Ce n’était pas désagréable, loin de là, mais cela le déstabilisa. Il s’attendait à quelque chose de banal, un goût sucré, une tisane quelconque pour faire patienter les naïfs, et pourtant il y avait là une profondeur étrange, une rondeur qui évoquait à la fois un fruit mûr et un souvenir oublié. Il fronça les sourcils, comme si son palais venait de le trahir.
La musique d’attente continuait de tourner, toujours la même boucle insupportable, et pourtant elle lui sembla soudain moins agressive, comme si elle s’était éloignée d’un pas. Il secoua la tête, agacé contre lui-même, et jeta un regard circulaire à la pièce. Les murs, qu’il avait jugés encombrés et ridicules quelques instants plus tôt, semblaient maintenant plus vastes, comme si l’espace s’était étiré imperceptiblement. Le bois sombre du comptoir avait pris une teinte plus chaude, presque dorée, et la lumière, filtrée par les vitres embuées, dessinait des ombres mouvantes qu’il n’avait pas remarquées en entrant.
— Toujours personne, maugréa-t-il dans le combiné. Évidemment.
Il reposa le téléphone avec agacement et but une seconde gorgée, presque machinalement, comme on le ferait pour se donner une contenance. Cette fois, il sentit autre chose. Pas un goût, non. Une sensation. Comme si le bruit de la pluie, jusque-là omniprésent, s’était transformé en un murmure plus doux, presque rythmique. Chaque goutte frappant la vitre semblait trouver sa place dans une cadence invisible.
Il se redressa brusquement sur sa chaise.
— Vous mettez quoi là-dedans ? lança-t-il, sur un ton soupçonneux.
L’homme à la pipe leva les yeux vers lui avec un calme désarmant.
— Rien que ce qu’il faut, répondit-il simplement.
Cette réponse aurait dû l’irriter davantage. Elle glissa pourtant sur lui, laissant derrière elle un léger trouble. Il observa de nouveau la décoration, prêt à y trouver matière à mépris. Les figurines semblaient moins figées. Les ailes d’une fée captaient la lumière d’une façon étrange, et l’ombre d’un dragon sculpté paraissait presque respirer sur le mur. Il cligna des yeux, une fois, puis une seconde. Tout redevint immobile.
— Génial, soupira-t-il. En plus, je fatigue.
Dehors, un éclat de rire d’enfant traversa la porte, étouffé par le bois épais. Pendant une fraction de seconde, ce rire ne lui parut plus idiot ni agaçant. Il évoqua quelque chose de lointain, un souvenir qu’il ne parvenait pas à saisir, comme une image aperçue du coin de l’œil. Aussitôt, son esprit rationnel reprit le dessus, rejetant cette sensation comme une faiblesse passagère.
Il porta la tasse à ses lèvres une troisième fois. La chaleur semblait maintenant se diffuser jusque dans ses épaules, dénouant sans qu’il s’en rende compte une tension accumulée depuis bien trop longtemps. Le salon de thé n’était plus seulement un refuge contre la pluie. Il devenait un lieu à part, coupé du reste du monde. La clochette au-dessus de la porte tinta doucement, sans que personne n’entre, et ce son résonna plus longtemps qu’il n’aurait dû, comme suspendu.
Il regarda autour de lui et eut l’étrange impression que les murs n’étaient plus tout à fait des murs. Le bois se faisait plus brut, plus vivant, et l’air portait une odeur de mousse humide et de feuilles anciennes, mêlée à celle de l’infusion. Il posa la tasse, le cœur battant un peu plus vite.
— C’est ridicule… murmura-t-il pour lui-même.
Pourtant, lorsqu’il leva les yeux vers le comptoir, il ne vit plus un simple serveur habillé bizarrement. L’homme semblait plus grand, sa silhouette mieux ancrée, comme si elle appartenait naturellement à ce lieu. La pipe qu’il tenait n’était plus seulement un objet ancien, mais un prolongement de sa présence, un symbole silencieux.
— Vous avez l’air tendu, observa calmement Merlin.
— J’ai surtout l’impression de perdre mon temps, répondit-il sèchement. J’ai des choses importantes à faire, moi. Des choses réelles.
Merlin hocha lentement la tête.
— Le réel est exigeant, dit-il. Il fait beaucoup de bruit pour se faire remarquer.
À cet instant précis, un grondement sourd lui parvint de l’extérieur. Un bruit grave, indistinct, filtré par la pluie et le bois de la porte. Son corps réagit avant même que son esprit ne formule la moindre pensée. Il se leva brusquement, comme mû par un automatisme ancien, celui de l’homme pour qui chaque problème appelle une solution immédiate, mécanique, rassurante.
Il fit deux pas vers la fenêtre, le cœur battant, déjà prêt à s’agacer d’un retard de la dépanneuse, déjà prêt à donner des ordres. Puis la raison revint, sèche et brutale. Personne n’avait répondu à son appel. Il le savait. Il s’immobilisa, la main suspendue, légèrement ridicule dans son élan.
Dehors, il n’y avait que la pluie. Dense, insistante. Et près de sa voiture, une forme floue, trop petite, trop rapide pour être humaine. Elle se déplaçait par à-coups, comme si elle hésitait entre deux états.
Il cligna des yeux. La forme disparut.
— Je fatigue vraiment… murmura-t-il, plus pour se rassurer que par conviction.
Il se rassit et but encore une gorgée. Cette fois, le salon de thé n’était plus tout à fait un salon de thé. Les murs se rapprochaient, le bois devenait brut, vivant. L’air sentait la mousse et les feuilles anciennes. Face à lui, derrière un établi, se tenait un vieil homme dont le regard semblait porter le poids des siècles.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? demanda-t-il, la voix plus basse.
— Rien, répondit Merlin doucement. Je t’ai simplement laissé franchir la frontière.
Et pour la première fois depuis son arrivée sur la place, l’homme ne sut plus dans quel monde il se trouvait.
Il resta assis un long moment sans parler. La tasse était encore tiède entre ses mains, et il s’agaçait de ce détail, de cette chaleur persistante qui refusait de s’éteindre. Il inspira profondément, comme pour remettre de l’ordre dans ses pensées, et posa enfin la tasse sur la table avec un soupir.
— Bon… dit-il, la voix plus ferme qu’il ne se sentait réellement. On va être clairs. J’ai dû prendre froid, ou je manque de sommeil. Ça arrive. Rien de plus.
Merlin hocha la tête, attentif, comme s’il approuvait sincèrement.
— Bien sûr, répondit-il. Le corps parle parfois plus vite que l’esprit.
Cette remarque l’irrita. Il leva les yeux vers lui, prêt à répliquer, puis se retint. Il détestait qu’on lui parle comme à un enfant, ou pire, comme à quelqu’un qui ne se connaissait pas lui-même.
— Je sais très bien ce que je ressens, dit-il sèchement. Et je sais surtout ce que je ne ressens pas. Je ne crois pas à… tout ça.
Il fit un geste vague en direction des étagères, des fioles, des figurines, de ce décor qu’il jugeait toujours aussi grotesque, même s’il n’en ressentait plus le même rejet viscéral.
Merlin suivit son regard, puis revint vers lui.
— Tu n’as pas besoin d’y croire, dit-il simplement. Tu es là, c’est suffisant.
Il eut un ricanement bref.
— Vous êtes tous pareils. Les rêveurs. Vous vous contentez de phrases creuses. Moi, j’ai besoin de concret. De preuves. De choses qui fonctionnent.
Merlin prit le temps de reposer sa pipe, de la caler soigneusement sur le comptoir, comme si chaque geste avait son importance.
— Et ça fonctionne ? demanda-t-il doucement.
La question tomba sans fracas, mais elle trouva sa cible. L’homme ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma aussitôt. Il fronça les sourcils, agacé par cette hésitation qu’il n’aurait jamais tolérée ailleurs.
— Évidemment que oui, lâcha-t-il finalement. J’ai réussi. J’ai une situation. Une vie confortable. Des responsabilités.
— Et tu sembles fatigué, observa Merlin, sans jugement.
Il se raidit.
— Comme tout le monde.
Merlin sourit à peine.
— Peut-être. Ou peut-être plus que tu ne veux bien l’admettre.
Il détourna le regard, fixant la pluie qui ruisselait sur la vitre. Chaque goutte traçait un chemin différent, s’écrasait, disparaissait. Le bruit était devenu presque apaisant, et cela le dérangeait.
— Je n’ai pas le temps d’être fatigué, dit-il plus bas. Quand on s’arrête, on coule.
— Ou bien on respire, répondit Merlin.
Il eut un rire sans joie.
— Respirer ne paie pas les factures.
Merlin se pencha légèrement vers lui.
— Non. Mais ne pas respirer finit par coûter très cher.
Il voulut répliquer, mais une étrange lassitude lui pesa soudain sur la poitrine. Il porta la tasse à ses lèvres sans même y penser et but une nouvelle gorgée. Le salon sembla osciller doucement, comme un bateau amarré dans une eau calme. L’odeur de bois se fit plus présente, plus sauvage, mêlée à celle de la terre humide.
— Vous savez ce que je vois ? lança-t-il, cherchant à reprendre l’ascendant. Un type déguisé, dans un salon de thé pour touristes, qui raconte de jolies histoires à des gens qui ont besoin d’y croire.
Merlin ne se formalisa pas.
— Et pourtant, tu es là, répondit-il.
— Parce que je suis coincé.
— Oui, dit Merlin. Coincé.
Le mot résonna étrangement. Coincé dans ce village. Coincé par la panne. Coincé dans ce moment qu’il n’avait pas choisi.
— Quand as-tu cessé de jouer ? demanda Merlin soudain.
Il se figea.
— De quoi vous parlez ?
— Des enfants dehors, dit Merlin en désignant la porte d’un léger mouvement de tête. Tu les as regardés comme on regarde quelque chose d’inutile. Comme quelque chose qu’on a laissé derrière soi.
Il sentit une crispation remonter, une irritation plus profonde, plus ancienne.
— Jouer ne sert à rien, répondit-il sèchement. À un moment, il faut grandir.
— Grandir, répéta Merlin. Ou s’endurcir ?
Il serra les mâchoires. Il but encore une gorgée. Cette fois, ce ne fut pas seulement le salon qui changea. Le bruit de la pluie se mêla à un autre son, plus grave, plus ancien, comme le souffle du vent dans les arbres. Les murs semblaient respirer, le bois vivant sous ses doigts.
— Vous me prenez pour un imbécile ? lâcha-t-il, moins assuré.
— Non, répondit Merlin. Je te prends pour quelqu’un qui tient encore debout à force de se raidir.
Le silence s’installa. Un silence dense, habité. Il posa la tasse, les mains légèrement tremblantes.
— J’ai appris que rêver ne servait à rien, dit-il enfin, la voix plus basse. Ça n’aide pas quand il faut avancer.
Merlin le regarda longuement.
— Qui t’a appris ça ?
Il n’y répondit pas. Pas tout de suite. Son regard s’était perdu quelque part entre la vitre et l’ombre d’une étagère, là où le salon n’était plus tout à fait un salon, là où la cabane de bois commençait à se dessiner.
Dehors, un bruit métallique retentit. Quelque chose frappait doucement le châssis de sa voiture.
Il sursauta.
— Qu’est-ce que c’est encore ? marmonna-t-il.
Merlin sourit, comme s’il attendait ce moment depuis le début.
— Peut-être quelqu’un qui travaille, dit-il simplement.
Et pour la première fois, l’homme ne sut plus s’il devait se lever… ou rester là, à écouter.
Le bruit métallique se répéta, plus net cette fois. Un cliquetis irrégulier, ponctué d’un léger raclement, comme si quelque chose s’affairait autour de la voiture avec application. L’homme se leva à demi, tira une chaise dans un grincement nerveux, puis s’arrêta. Il savait qu’il n’avait aucune raison de s’inquiéter, et pourtant son cœur battait plus vite.
— Vous avez appelé quelqu’un ? demanda-t-il, cherchant à reprendre une posture d’autorité.
— Non, répondit Merlin.
Il resta debout, indécis. La pluie continuait de tomber, mais elle ne frappait plus les vitres avec la même violence. Le son était devenu plus feutré, presque cotonneux, comme amorti par un feuillage invisible. L’air du salon avait changé. Il portait maintenant une odeur de terre fraîche, de bois ancien, de mousse humide. Une odeur qui n’avait rien à faire dans un salon de thé.
— C’est impossible… murmura-t-il.
Merlin posa ses mains à plat sur le comptoir, sans s’y appuyer, comme s’il touchait simplement le lieu.
— Qu’est-ce qui l’est ? demanda-t-il.
Il chercha ses mots, chose rare et profondément irritante.
— Tout ça, finit-il par dire. Ce que je vois. Ce que j’entends. Ce que je ressens.
Merlin inclina légèrement la tête.
— Et si tu ne voyais pas autre chose, mais simplement plus de choses ?
Cette idée le heurta de plein fouet. Il secoua la tête, comme pour chasser une mouche invisible.
— J’ai toujours fait attention à ne pas me raconter d’histoires, dit-il. Les histoires font perdre du temps.
— Ou elles en donnent, répondit Merlin.
Il porta de nouveau la tasse à ses lèvres. La potion était toujours chaude, comme si elle refusait de refroidir. À cette nouvelle gorgée, un souvenir lui effleura l’esprit sans prévenir. Un après-midi lointain. De l’herbe haute. Un bâton dans sa main. Une voix qui l’appelait pour rentrer, trop tôt, toujours trop tôt.
Il reposa la tasse brusquement.
— Non, dit-il. Ça ne veut rien dire.
Merlin ne répondit pas. Il se contenta de le regarder, avec cette attention tranquille qui ne force rien.
— Vous ne savez rien de moi, reprit l’homme, plus violemment qu’il ne l’aurait voulu. Vous ne savez pas ce que ça coûte de tenir, de rester debout quand les autres rêvent.
— Peut-être, dit Merlin. Mais je vois ce que ça t’a coûté à toi.
Le bruit à l’extérieur s’intensifia. Un petit rire cristallin s’éleva, bref, presque timide, suivi d’un froissement rapide. Cette fois, il ne se leva pas. Il resta là, figé, les mains posées sur la table, comme s’il avait peur que le mouvement fasse tout disparaître.
— Il se passe quelque chose avec ma voiture, dit-il d’une voix sourde.
— Oui, répondit Merlin.
— Et vous trouvez ça normal ?
— Je trouve ça nécessaire.
Il se tourna lentement vers la fenêtre. La pluie dessinait des traînées floues sur le verre, mais derrière elles, il distingua nettement une petite silhouette penchée sur le capot. Elle portait une capuche trop grande pour elle, et ses gestes étaient précis, presque méticuleux. Elle travaillait avec sérieux, comme un artisan absorbé par sa tâche.
— Je deviens fou, murmura-t-il.
— Non, dit Merlin doucement. Tu te souviens.
Il sentit une pression sourde dans sa poitrine. Une fatigue ancienne, qu’il avait confondue avec de la force. Il pensa aux nuits sans sommeil, aux décisions prises à la hâte, aux renoncements qu’il avait justifiés par le mot maturité. À toutes ces portes qu’il avait fermées sans se retourner.
— J’avais des projets, dit-il soudain, sans savoir pourquoi. Quand j’étais gamin.
Merlin ne bougea pas.
— Et puis on m’a expliqué que ce n’était pas sérieux.
La silhouette dehors leva la tête. Il aurait juré qu’elle les regardait à travers la vitre, bien que ses traits fussent indistincts.
— On m’a dit que rêver ne remplissait pas le frigo, poursuivit-il. Que ça ne protégeait de rien.
— C’est vrai, dit Merlin. Rêver ne protège pas. Ça expose.
Il eut un rire bref, presque douloureux.
— Alors pourquoi s’infliger ça ?
Merlin s’approcha lentement et posa une main sur le dossier de la chaise, sans la toucher.
— Parce que sans ça, on se protège de la vie elle-même.
Le silence retomba. Un silence différent. Plus lourd, mais étrangement plus honnête. Il but une nouvelle gorgée. Cette fois, le salon se dissout presque entièrement. Il se retrouva dans une cabane de bois, petite, solide, entourée d’arbres immenses dont il percevait le souffle. La pluie était devenue un murmure sur les feuilles, et le feu crépitait quelque part, invisible mais présent.
Il ferma les yeux un instant.
— Et si je n’avais plus accès à tout ça ? demanda-t-il. Si c’était trop tard ?
Merlin sourit, et ce sourire portait moins de mystère que de douceur.
— Tant que tu poses la question, répondit-il, la porte est encore là.
Dehors, la créature termina son ouvrage et tapota doucement la carrosserie, satisfaite. Le son résonna à la fois comme un bruit métallique… et comme un signal ancien.
L’homme ouvrit les yeux. Il n’était plus tout à fait le même.
Et pour la première fois, il ne chercha pas à savoir dans quel monde il se trouvait.
Il ne chercha plus à se lever. Le bruit de la pluie, le souffle de la forêt, le craquement discret du bois autour de lui existaient ensemble, sans se contredire. Son esprit, pour une fois, ne tenta pas de trancher. Il était simplement là, présent, étonnamment calme.
La porte de la cabane s’ouvrit sans bruit. L’air humide entra, chargé d’odeurs de fougère et de terre noire. Une petite silhouette se glissa à l’intérieur, secouant ses vêtements trempés. Elle retira sa capuche, révélant un visage impossible à décrire avec des mots humains, à la fois ancien et enfantin, façonné de malice et de concentration. Ses yeux brillaient comme des éclats d’ambre.
L’homme inspira profondément. Il n’y eut ni cri, ni recul. Seulement un long silence.
— Bon… dit-il enfin, d’une voix plus posée qu’il ne l’aurait cru. J’imagine que vous n’êtes pas un mécanicien agréé.
La créature pencha la tête, comme pour réfléchir, puis esquissa un sourire étrange, trop large pour être rassurant et pourtant dénué de toute menace. Merlin la salua d’un léger signe de tête.
— Merci, murmura-t-il.
La créature hocha la tête à son tour, puis se tourna vers l’homme. Elle tendit une petite main tachée de cambouis et de sève mêlés, comme si ces deux matières ne faisaient qu’une.
— Elle… elle a vraiment réparé ma voiture ? demanda-t-il, cherchant encore une prise rationnelle.
— Elle a fait ce qui devait être fait, répondit Merlin. Comme toi, autrefois.
Cette phrase le frappa plus fort que tout le reste. Il sentit une chaleur familière lui traverser la poitrine, semblable à celle de la potion, mais plus intime encore.
— Vous parlez comme si… comme si j’avais abandonné quelque chose.
Merlin s’assit en face de lui, enfin. Ce simple geste lui donna l’impression que la scène se stabilisait, comme si le monde avait décidé de tenir.
— Tu n’as rien abandonné, dit-il. Tu as mis de côté. Pour plus tard. Pour quand ce serait possible. Pour quand ce serait raisonnable.
Il baissa les yeux.
— Et ça ne l’a jamais été.
— Non, confirma Merlin doucement. Parce que ça ne l’est jamais. La vie n’attend pas que tout soit prêt.
La créature grimpa sur un tabouret, balançant ses jambes dans le vide, observant l’homme avec une curiosité tranquille. Elle semblait écouter, elle aussi.
— Alors quoi ? demanda-t-il. On fait semblant ? On se raconte des histoires pour tenir ?
Merlin sourit, mais ce sourire n’avait rien de moqueur.
— Non. On accepte que le monde soit plus vaste que ce qu’on nous a appris. On cesse de vouloir choisir un camp.
Il leva les yeux vers la poutre au-dessus de sa tête, puis vers la fenêtre où la pluie continuait de tomber, bien réelle.
— Tu entends la pluie, dit Merlin. Tu sens la fatigue dans ton corps. Ta voiture existe toujours, tout comme ton rendez-vous manqué. Rien de tout cela n’a disparu.
Il marqua une pause.
— Mais regarde aussi ce qui est là.
L’homme tourna la tête vers la créature, vers le feu invisible dont il sentait la chaleur, vers la cabane qui était à la fois un salon de thé et autre chose encore.
— Ce n’est pas une fuite, murmura-t-il. C’est un passage.
Merlin hocha la tête.
— Exactement.
Il porta la tasse à ses lèvres une dernière fois. Cette fois, il ne chercha ni explication ni résistance. La potion n’ouvrit pas de visions nouvelles. Elle ne fit qu’ancrer ce qui était déjà là. Le réel et l’imaginaire cessèrent de se succéder. Ils cohabitèrent.
La créature glissa du tabouret et ouvrit la porte. Un bruit de moteur monta de l’extérieur, discret, stable, presque rassurant.
— Elle t’attend, dit Merlin.
Il se leva lentement. Son corps lui semblait plus lourd, mais aussi plus juste, comme s’il avait retrouvé une posture oubliée.
— Et vous ? demanda-t-il. Vous restez ici à attendre les gens perdus ?
Merlin eut un léger rire.
— Je ne les attends pas. Ils arrivent toujours tout seuls.
Il s’approcha de la porte, puis s’arrêta, la main sur la poignée.
— Et si tout ça… disparaît quand je sortirai ?
Merlin posa une main sur son épaule, geste simple, profondément humain.
— Alors tu sauras que ça existe. Et ce sera déjà beaucoup.
La pluie avait cessé sans qu’il s’en rende compte. Elle ne tombait plus qu’en perles hésitantes, accrochées aux fils invisibles de l’air, glissant lentement le long des vitres du salon de thé. L’homme se leva, presque surpris de la sensation de ses jambes sous lui, comme s’il revenait d’un endroit où le corps avait été secondaire. Autour de lui, rien n’avait changé, ou plutôt tout semblait identique, la table en bois marqué par le temps, les étagères peuplées de fioles immobiles, les figurines figées dans leur éternelle attente. Et pourtant, quelque chose résistait à la normalité, un léger décalage, comme une note tenue un peu trop longtemps dans un morceau qu’il croyait connaître par cœur.
Merlin était là, à sa place, essuyant calmement sa pipe avec un chiffon usé, un geste ancien, précis, qui n’appelait ni commentaire ni justification. Il ne demanda rien. Il ne posa aucune question. Il se contenta d’être présent, et cette présence avait désormais un poids que l’homme n’aurait su expliquer sans la trahir. Sur la table, la tasse était vide. Complètement vide. Il la regarda un instant, avec cette étrange impression qu’elle contenait encore quelque chose, non pas un liquide, mais une trace, un passage, une mémoire.
Dehors, un bruit monta, net, réel, incontestable. Un moteur. L’homme se tourna vers la fenêtre, le cœur serré sans savoir pourquoi, et vit un véhicule s’arrêter près de sa voiture. Une dépanneuse, banale, grise, sans la moindre aura surnaturelle, conduite par un homme en combinaison sombre qui descendit en jetant un œil professionnel à l’électrique immobilisée. Aucun lutin, aucun sortilège visible, rien qui puisse être raconté sans provoquer un haussement de sourcil. Et pourtant, pendant une fraction de seconde, il lui sembla que l’ombre projetée sur le mur avait une forme qu’il ne reconnut pas tout à fait.
Il remit sa veste, encore humide, sans agacement cette fois. Le tissu froid contre sa peau lui rappela qu’il était bien là, pleinement là, dans ce monde qu’il connaissait si bien et qu’il croyait, quelques heures plus tôt, dépourvu de toute magie. Il sortit, s’arrêta sur le seuil, hésita. Derrière lui, Merlin leva les yeux et sourit, non pas comme on sourit à un client, mais comme on salue un voyageur qui a compris qu’il n’était pas obligé de rester pour que le voyage ait eu lieu.
Sur la place, les enfants jouaient encore. Les baguettes magiques fendaient l’air avec moins de vigueur qu’au début de l’après-midi, mais leurs rires avaient gagné en assurance. L’homme les regarda vraiment, cette fois. Il ne pensa rien. Il ne se moqua pas. Il n’eut même pas envie de commenter. Il constata simplement que ce qu’ils faisaient avait autant de consistance que ses rendez-vous, ses tableaux de chiffres et ses urgences fabriquées.
La voiture fut chargée, les formalités réglées, le monde reprit son cours avec une efficacité rassurante. Avant de monter dans la cabine de la dépanneuse, il glissa la main dans sa poche et en sortit quelque chose qu’il n’y avait pas mis le matin même, une petite fiole, parfaitement ordinaire en apparence. Il la regarda longuement, puis la rangea sans un mot.
Quand le moteur redémarra et que le village s’éloigna, il ne chercha pas à comprendre ce qui s’était réellement passé. Il n’en éprouvait plus le besoin. Il savait seulement qu’entre le réel et l’imaginaire, il existait une frontière mouvante, fragile, et que parfois, il suffisait d’une gorgée, d’un silence, ou d’un arrêt forcé sous la pluie, pour apprendre à marcher dessus sans tomber.
Et pour la première fois depuis longtemps, cette idée ne l’agaçait pas.
Merlin et sa Fée
Il était un temps où la Terre respirait au rythme du chant des peuples invisibles.
Sur les sentiers de Brocéliande, là où la brume s’attarde comme un vieux souvenir, certains savent encore percevoir ce que l’Histoire a cru éteindre. Les Hommes, dans leur aveuglement, ont altéré et façonné ce monde à leur image, oubliant l’harmonie qui y régnait autrefois, mais à l’ombre de leurs pas résonne encore l’écho d’autres présences. Elfes, fées, korrigans… ces êtres magiques ont appris à se fondre dans le silence, dissimulés sous l’écorce d’un arbre, derrière un menhir ou une racine. Ce que le regard n’aperçoit plus, le cœur de l’enfant le devine encore.
Aujourd'hui, ce sont les breuvages qui chuchotent à qui sait tendre l'oreille. Chaque gorgée devient un pont tendu entre ce monde et celui que les yeux oublient. On dit que ces potions ne sont pas de simples infusions, mais des reliques d’un temps où l’harmonie liait l’homme à la nature. Dans chaque tasse, il y a un secret, une promesse, celle de renouer avec le Petit Peuple qui se cache encore sous nos pieds, à la frontière de l’invisible.
Je suis Merlin, ou Merzhin en langue bretonne. Des années en arrière, lorsque la forêt était encore plus dense que la mémoire, j’ai rencontré une fée, fragile et blessée par la cruauté des hommes. Ensemble, dans l'intimité des clairières et autour de potions aux parfums enivrants, nous avons guéri nos cœurs et partagé des récits d'antan. Ses breuvages portaient en eux des secrets oubliés.
De ces instants sont nées "Les Potions de Merlin." Plus que de simples boissons, elles sont des portes vers un univers que la raison n’ose plus explorer. Chaque composition raconte une histoire, capture l'essence d'une légende et murmure une vérité cachée. Aujourd'hui, je t’invite, voyageur, à écouter ces récits. Installe-toi. Respire. Laisse-toi emporter.
Le monde moderne ne croit plus en la magie, mais peut-être sauras-tu, toi, retrouver cet émerveillement, ne serait-ce qu’un instant. Car au fond de ta tasse, quelque part entre la première et la dernière gorgée, se cache l'âme d'une fée.
Merlin
À l'orée des grands chênes et des brumes éternelles, une maison de bois respire au rythme de la forêt.
Au cœur du Morbihan, là où la forêt se fait refuge, nous avons ancré notre existence dans une maison de bois, abritée sous les chênes. C’est ici, à l’orée des légendes, que notre petite entreprise familiale a pris racine, nourrie par l’âme bretonne qui imprègne nos cœurs. La Bretagne n’est pas simplement la terre que nous habitons ; elle est un souffle, une mémoire, une âme ancienne qui résonne en nous.
Ce n’est pas un hasard si les mystères de cette région se sont révélés à nous. Autour d’une tasse de chocolat fumant, d’une infusion rare, ou d’un thé dont les notes rappellent des temps oubliés, la légende est venue à nous. Elle s’est glissée dans les paroles d’un conteur, s’est murmurée dans la confidence d’un ami connaissant des sentiers cachés. Peu à peu, elle a pris forme, nous entraînant dans une quête silencieuse, à la recherche de notre propre Graal : un lien intime avec le "Petit Peuple", ces gardiens invisibles des secrets de Brocéliande.
Convaincus que la vraie richesse réside dans le partage, en 2022, nous avons fait le choix de dédier notre passion à la découverte et à la transmission de breuvages d’exception. Chaque gorgée que nous offrons est une invitation à renouer avec un monde ancien, celui où la terre et l’homme respiraient en harmonie, où les légendes faisaient vibrer les cœur.